Voyage de presse et déontologie journaliste

C’est bien connu : dans un monde parfait, les journalistes et les attachés de presse travaillent main dans la main, en collaboration parfaite et intelligente. La réalité est parfois différente, et les anicroches à ce tableau idyllique existent. Normal me direz-vous.

Exemple vécu avec un voyage de presse, où pour des raisons que vous comprendrez, j’ai transformé les noms pour d’évidentes questions de discrétion.

La presse, nous le savons tous, a évolué. Les journaux papiers qui subsistent ont modifié – c’est en tout cas ce qu’ils nous expliquent – leur contenu éditorial pour ne plus se faire les porte-voix des stratégies et discours marketing des sociétés. A la demande de leurs lecteurs, ils demandent du vécu, du concret, des témoignages client.

Les attachés de presse – dont je fais partie – ont parfaitement saisi cette évolution et, pour autant qu’ils aient bien fait leur travail, ont inculqué à leurs clients ce besoin de faire parler leurs clients finaux, afin que ce soient eux qui, au travers de leurs expériences – toujours réussies – se fassent l’écho des messages de l’éditeur ou du constructeur.

Bien entendu, pour intéresser le journaliste constamment à la recherche d’innovation et/ou de témoignages sexy, mieux vaut faire témoigner Dailymotion ou France Télévision que la boucherie Sanzot à Saint Bougnard les Olivettes, ou alors avoir déployé une application/une infrastructure particulièrement novatrice. J’ai la conviction qu’une solution en SaaS retiendra plus l’attention que la mise en oeuvre d’un intranet accessible via un Minitel.

C’est ainsi qu’un jour …

Une des PME les plus sexy du  monde

Un client m’appelle pour me parler de la société e-vol (le nom de la société a été changé. J’aurai pu, par convention sociale la nommer A, mais cela aurait été d’une banalité affligeante) : celle-ci propose de faire de la simulation de pilotage d’avion dans un vrai cockpit avec un réalisme et des sensations qui vous feront ranger au placard tous vos simulateurs de vol. La PME est française (si si, c’est possible), utilise les solutions de mon client avec un ROI mesuré sur 6 mois, elle vient de réaliser une hausse de 500% de son chiffre d’affaires en 1 an et va se développer à l’international. Pour compléter le portrait, le dirigeant est un ancien pilote, jeune et beau gosse…

Bref, tout est réuni pour une super success story. Proposition est faite au client d’emmener les journalistes sur place.

Voyage de presse : un accord mutuel et tacite ?

Avec un sujet comme celui-ci, j’arrive forcément à mobiliser un titre coeur de cible, un magazine haut de gamme dans lequel tout client souhaite un jour pouvoir être cité. C’est même son rédacteur en chef qui se déplace (Inutile de me demander, même les proposition indécentes ne me feront pas avouer le nom du journal).

La journée se déroule à merveille : témoignage passionnant d’un dirigeant passionné, déjeuner en terrasse et séance sur le simulateur. Amateur de sensations fortes accrochez vos ceintures, décollage immédiat.

Au retour, tous les journalistes partagent leur satisfaction. Tous, sauf le rédacteur en chef, dont nous avons décalé à sa demande le retour, pour qu’il reste un peu plus longtemps en province. Avouez qu’on est cool non ?

3 mois plus tard, l’article parait enfin : une pleine page, particulièrement bien écrite, sur la société, son dirigeant, photos à l’appui.. et aucune, je dis bien, aucune mention sur l’utilisation faite des solutions de mon client.

Alors, bien entendu, je sais ce que vous allez me dire : le journaliste est libre d’écrire ou pas, de choisir l’angle qu’il va traiter en fonction de sa ligne éditoriale, etc. Je le sais aussi bien que vous. Il n’est pas là pour resservir le discours marketing de mon client, ce point est parfaitement entendu. Je le sais, mon client le sait.

Mais en acceptant ce voyage de presse initié par un acteur informatique, en acceptant l’invitation payée et bénéficiant d’un retour aménagé, en disposant d’un témoignage particulièrement intéressant pour son magazine, ne pouvait-il pas faire ne serait-ce qu’une mention des solutions informatiques utilisées par e-vol ? Loin de moi l’idée de revendiquer un article consacré au sujet, le support n’était pas du tout un support informatique et je ne voudrai pas être accusé de vouloir acheter le journaliste. D’ailleurs, nous avions prévenu le client de ce risque.

Simplement, il me semble qu’il y avait matière à faire le clin d’oeil à dans l’article qui aurait pu satisfaire ceux qui ont offert cette opportunité, sans bousculer la ligne éditoriale ni choquer les lecteurs.

Je me doute que mon ami Eric Tenin va réagir à ce billet, expliquant dans les trucs de journaliste pourquoi je me trompe ou pourquoi j’ai raison. Enfin, j’espère qu’il le fera, son regard de journaliste sera intéressant.

L’indépendance des journalistes en questions

Naturellement, ce serait différent si comme à Libération ou à 20 minutes, le support refusait les voyages, ou prenait en charge les frais de déplacements pour ne pas être redevable d’une invitation et pouvoir continuer à revendiquer son indépendance. Ce n’est pas le cas ici. Peut-être faut-il repenser le modèle ? Car c’est bien toute la difficulté de l’exercice que de garder son indépendance pour un journaliste qui a été invité, sans froisser un annonceur potentiel.

Aliocha posait d’ailleurs cette question dans un billet titré « L’indépendance, voilà le vrai combat ! » paru en 2009 :

Pour cette raison très simple que la règle déontologique majeure, à savoir l’indépendance, est en train de disparaître dans l’indifférence générale tandis que l’on s’appesantit sur de faux problèmes. Et je ne parle pas ici de l’indépendance capitalistique des titres, mais de la distance nécessaire, impérative que le journaliste doit conserver vis à vis du sujet qu’il traite. Or, cette distance est de plus en plus en danger. D’abord parce que les difficultés économiques  l’érodent lentement dès lors que le voyage de presse et les cadeaux divers et variés tendent à devenir des compléments naturels de salaire pour journalistes mal payés. Pas partout, évidemment, mais ça existe. Ensuite, parce que la communication travaille à réduire patiemment cette distance.

La situation est d’une certaine manière également inconfortable pour l’annonceur qui ne peut pas se couper aujourd’hui d’un support coeur de cible, dans une période où la presse ne va pas bien et où l’espace rédactionnel disponible pour s’exprimer se réduit.

Le sujet des voyages de presse a, de toute façon, toujours fait couler beaucoup d’encre : que ce soit à niveau local – une polémique entre la République du Centre et Libération ou à un niveau national avec Le Monde par exemple, c’est un sujet qui donne lieu à débat. Si l’excellent Gilles Klein raconte en toute simplicité un week-end à la montagne où se retrouve tout le PAF, tout frais payés, et cadeaux offerts en plus, Becassine à l’Express, se moque des voyages de presse dans le domaine du tourisme à travers un excellent reportage vidéo plein d’humour . Et comme le rappelle Rue 89, tous les types de presse sont concernés par ses avantages en nature.

La blogosphère s’est également emparée du sujet, à l’image de Daniel Van Achter qui avait accepté un voyage de presse organisé par un ministère avant tout pour son blog, et évoque à cette occasion, je le cite,  le « début des emmerdes ».

A l’inverse, et vous comprendrez que je ne peux pas citer de nom, il est de notoriété assez publique que certain(e)s personnes un peu moins consciencieux, continuent de se prétendre pigiste, alors qu’ils n’écrivent plus, pour continuer d’être invités aux événements et voyages de presse. Cherchez pas, je ne parlerai pas. Je peux simplement dire que je ne faisais pas référence à Eric Zemmour, payé cher pour ne rien écrire.

Bon je m’éloigne sans doute un peu du sujet initial de ce billet. Mais le problème de l’indépendance du journaliste reste au final le même.

Alors que penser lorsque je lis le blog d’une jeune journaliste-blogueuse qui dans billet intitulé « to be or not to journaliste en France » évoque les cadeaux en ces mots :

Les cadeaux : Deuxième cas pratique qui m’a interpellée, concernant les cadeaux et petites attentions faites aux journalistes: à la question “Accepteriez-vous de participer à un voyage de presse de Renault aux Maldives?”, 50% de la promo a répondu oui! En toute “bonne foi”, avec pour argumentaire un “pourquoi pas, tant qu’on n’écrit pas d’article ensuite, ou qu’on reste objectif vis-à-vis de la marque?”. Mais bien sûr! Et la crédibilité du journaliste, on en fait quoi? Je suis régulièrement indignée par le manque de responsabilité qui règne dans la profession. Avec cette attitude, sans blague qu’une majorité de Français ne fasse pas confiance aux médias (72% des Français s’en méfient, d’après le dernier baromètre de la confiance politique TNS-Sofres). Globalement, la formation au journalisme devrait certainement davantage insister sur le volet “résister aux sirènes de la communication”.

Faut-il s’étonner que 50% de la promo des futurs journalistes soit déjà prête à accepter un voyage au Maldives ? Ou se réjouir de l’utopisme idéalisme de cette jeune fille et souhaite qu’il résiste à certaines mauvaises sirènes ?

A moins que le phénomène du journalisme d’investigation financé par des philanthropes décrypté par le Nouvel Obs ne se démocratise, les deux parties vont donc devoir continuer à collaborer l’une avec l’autre.

Quelque chose me dit que les voyages ne sont pas prêts de disparaître…

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7 commentaires

  1. […] This post was mentioned on Twitter by Rémi Brossard and Laurent Doumergue, Edouard Laugier. Edouard Laugier said: @julientarby RT @cayenconsulting: Voyage de presse et déontologie journaliste http://bit.ly/96SGNQ . Réflexions expérience personnelle […]

  2. Bien vu ton billet, tu résumes assez bien la situation. Souvent, les jeunes journalistes ne savent pas gérer les ‘rinçages’ et les services de communication imaginent naivement qu’ils sont redevables.

    Donc, aux redac chef d’établir des règles strictes. Les clés USB et les gadgets en cadeaux, ça passe. Les voyages de presse doivent être sélectionnés avec soin. Quant « aux prises en charge complète » par un annonceur pour couvrir un salon par exemple, ils doivent être proscrits.

    Olivier Chicheportiche
    ZDNet.fr

  3. Après deux lectures de ton billet Laurent, j’avoue ne toujours pas comprendre où tu veux en venir. :o)

    Tu sembles prendre prétexte d’une déception légitime – je comprends ton point de vue, je peux me mettre à ta place, je pense que tu sais que je comprends les problématiques de ta profession (nous avons d’ailleurs toujours eu de bonnes relations professionnelles) – pour évoquer les questions de déontologie des journalistes.

    Mais ce n’est pas non plus ton propos, et de plus tu es partie prenante du système criticable qui fait que cette déontologie peut être sujette à question. Attention Laurent, je dis que tu es partie prenante, non pas responsable ni coupable. Je suis aussi, hélas, partie prenante de ce système (bien que de moins en moins). En quoi ta déception a t-elle un rapport avec la déontologie des journalistes ? Dans l’exemple pris, le seul problème de déontologie évocable est celui d’accepter un voyage de presse, que le journaliste en fasse quelque chose ou pas (en l’occurrence il n’est pas venu pour ne rien écrire). Qu’il n’ait pas cité ton client – ce qui dommageable pour toi – n’est pas un problème relevant de la déontologie.

    Et si on lit entre les lignes, tu serais d’ailleurs plutôt d’accord avec le fait qu’il serait préférable que les journalistes n’aient jamais à accepter de voyage de presse. Ou je me trompe ? Si c’était le cas, tu devrais alors t’attendre encore moins à ce que ton client soit cité.

    Bref, je suis peut-être encore un peu lent du bulbe en ce retour de reportage de 15 jours aux USA, à mes frais complets, invité par…personne, mais peux tu me résumer en 2 ou 3 phrases ce que tu veux vraiment dire par ce billet d’humeur ? 😉

    Allez, tu as 500 signes :o)

    Amicalement,

    Chris
    Photographe
    Journaliste

    • Merci Christophe d’avoir soulevé ces points et je vais tenter d’éclairer ta lanterne.
      En fait, il n’y a pas de déceptions – je suis moins naïf que je ne l’étais – mais des interrogations sur la situation actuelle. A titre personnel (lecteur du magazine), je comprends parfaitement que le journaliste, même s’il est venu, n’ai pas cité mon client, compte tenu de la ligne éditoriale de son magazine.
      A titre professionnel, je me demande s’il aurait du accepter ce voyage et n’aurait pas du le financer lui-même, puisqu’il se savait être invité par un acteur informatique et qu’il savait aussi qu’il n’en ferait qu’un portrait d’entreprise dans lequel cet acteur ne serait jamais cité. D’où ma question sur savoir s’il existerait une sorte d’accord tacite et mutuel. D’où ma question aussi de savoir si c’est déontologique d’avoir accepté.
      Est-ce que tu accepterais, toi, une invitation à la finale du Super Bowl de la part d’un équipementier qui a fait les éclairages du stade, en sachant que tu vas pouvoir en profiter pour prendre des photos pour ton boulot ?

      Alors oui, Je serai plutôt d’accord effectivement avec le fait que le journaliste vienne aux frais de sa rédaction / à ses frais, afin de conserver son indépendance (cf le billet d’Aliocha, l’indépendance voila le vrai combat). Sans doute aussi parce qu’il regagnerait à travers cette indépendance une plus grande liberté personnelle, que les choses seraient plus claires.
      Maintenant, je sais aussi la situation actuelle des publications : budget et effectifs réduits, audience en berne… Et l’accès à l’information reste primordial pour le journaliste

      Naturellement, en tant qu’attaché de presse, je sais aussi que les voyages permettent de développer le relationnel entre mon client et le journaliste. Et dieu sait que c’est important de nos jours.
      Et donc oui, je reconnais être « partie prenante du système » si le voyage permet d’obtenir à l’arrivée un beau papier dans un titre informatique.

      Alors disons simplement que dans un monde idéal, mieux vaudrait éviter la confusion des genres. Mais je sais que nous ne sommes pas dans un monde idéal.
      Un journaliste qui accepte d’aller aux Maldives voir une voiture, ça me dérange foncièrement… Un journaliste IT qui accepte un A/R à Bordeaux voir une solution informatique déployée, ça me gêne beaucoup moins.

      En espérant avoir été un peu plus clair,
      A bientôt

      • « D’où ma question aussi de savoir si c’est déontologique d’avoir accepté »
        Ce qui n’aurait pas été déontologique c’est d’accepter en promettant de citer ton client, non ? Ce ne serait surtout pas respectueux du lecteur qui lui ne serait pas informé de cet accord.

        Et dans un monde idéal, comme tu le dis (hélas non ne vivons pas dans ce monde), la seule déontologie naturelle serait de ne pas accepter de voyage de presse, point. Tout serait plus simple. Et tous les journalistes en rédaction qui peuvent se le permettre sont des privilégiés.

        « Est-ce que tu accepterais, toi, une invitation à la finale du Super Bowl de la part d’un équipementier qui a fait les éclairages du stade, en sachant que tu vas pouvoir en profiter pour prendre des photos pour ton boulot ? »

        Cela ne se présenterait pas. Les choses sont plus claires. L’équipementier ne m’aurait pas l’accréditation nécessaire pour faire mon boulot. Dans mon domaine je ne dois rien aux annonceurs. Et c’est très bien ainsi.

        La réalité de mon métier – telle que je n’ai pas eu d’autres choix que de le pratiquer en rédaction pendant très longtemps – n’est pas reluisante. Souvent les lecteurs ont une vue caricaturale de la supposée non indépendance des journalistes. Mais s’ils avaient les détails de la réalité, pour causes économiques, leur opinion ne serait pas meilleure.

  4. Débat instructif en ce dimanche 15 août.

    Pour ma part, j’accepte les Voyage de Presse dont les thèmes sont suscpetibles d’netrer dans les lignes éditoriales des supports auxquels je collaborent.

    Mais je garde mon objectivité et ma liberté journalistique, en l’occurrence , le contenu du Voyage de Presse va être déterminant quant à la parution ou non du papier et au contenu plus ou moins avantageux. il m’est arrivé de critiqué ou de ne pas publié.

    La seule épée de Damoclès qui rendrait le journaliste servile à la marque qui l’invite serait le fait de ne pas être réinvité , d’être blacklisté. Mais pour tout journaliste indifférent à ce genre de menace futile… ( il ne faut pas inversé les rôle je dirais) ; il n’y a aucun problème à accepter un Voyage de Presse. Cela fait belle et bien partie des règles du jeu telles qu’elles sont établies de nos jours dans nos professions…

    • Merci pour votre commentaire et votre position.
      Même si je pense que les journalistes pouvant critiquer un annonceur dans leur article suite à un voyage sont aujourd’hui une minorité très réduite.


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